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Prévention des risques technologiques : les leçons à tirer de la gestion des risques naturels

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Avec Isabelle Richard, docteur en psychologie de l’environnement, partons explorer les logiques comportementales face aux risques naturels, notamment celui de l’inondation. Eveil émotionnel, capacité à faire face, modèle de changement des comportements… une discussion passionnante menée dans le cadre du groupe d’échange « Alerte aux populations et gestion de crise ».

La perception des risques et de l’alerte influence directement les réactions des individus en cas d’accident. Cela ne fait plus de secret pour vous si vous avez lu notre témoignage de Dongo Rémi Kouabenan, psychologue du travail : Perception des risques et de l’alerte, comportements des populations : ce que nous apprend la psychologie.

« Les risques naturels sont nombreux, avec des actualités malheureusement fréquentes, et touchent directement les citoyens. L’Organisation météorologique mondiale publiait ce 1er septembre un bilan révélant 11 000 catastrophes d’origines météorologiques, climatiques ou hydrologiques entre 1970 et 2019. Ce qui signifie une catastrophe par jour provoquant la mort de 115 personnes en moyenne… Il est alors important de regarder ce qui se fait au-delà du seul périmètre de la sécurité industrielle et de s’inspirer d’initiatives pour une meilleure préparation des populations face à d’autres risques. » explique Marc Sénant, responsable savoir-faire & méthodes à l’Icsi, copilote du Gec avec Delphine Favre, d’Amaris. Et c’est Isabelle Richard, docteur en psychologie de l’environnement, fondatrice du bureau de recherche Environnons, qui nous ouvre les portes du risque inondation. A l’aide d’un datascientist, elle élabore des typologies de populations, met en évidence et modélise des logiques comportementales pour, in fine, définir de nouveaux outils d’accompagnement du changement.

 

Former au risque inondation : éveil émotionnel et capacité à faire face

 

Le Cepri (Centre européen de prévention du risque inondation), en partenariat avec Environnons, a proposé en 2011 une démarche de formation auprès de 650 personnes, agents de collectivités, résidant en zone inondable sur le bassin orléanais. Sur 2 jours, cette formation répond à trois objectifs : améliorer les comportements de prévention et de gestion de crise, réduire les vulnérabilités, limiter les dysfonctionnements lors d’une inondation.

 

D'abord favoriser une prise de conscience personnalisée du risque

La première journée est consacrée au travail sur la perception du risque avec une ambition : susciter l’éveil émotionnel. Attention, il ne s’agit pas de susciter la peur. Car la peur favorise l’alarmisme, voire la prostration, et conduit donc à un « non-comportement » ou à un comportement inadapté. L’éveil émotionnel, à l’inverse, c’est reconnaître qu’il y a un problème pour arriver à la mobilisation du comportement. C’est prendre conscience du risque et s’y adapter à sa juste mesure. Car en effet, ce n’est pas la perception du risque qui fait défaut chez les populations mais plutôt la perception des conséquences et de la gravité du risque encouru.

S’adapter au risque passe en premier lieu par de l’apport de connaissances, le plus personnalisées possible. Il s’agit de parler de ce qu’est une inondation, et au-delà de ce qu’est « leur inondation », des conséquences et de l’impact qu’elle aurait pour eux, leurs proches, leurs biens.

Ensuite donner les moyens de faire face

La prise de conscience du danger opérée le premier jour, si elle est bénéfique, génère – et c’est normal - quelques tensions. Il s’agit alors en jour 2 de transformer l’essai et d’apporter la capacité à faire face, d’examiner les actions à mettre en œuvre, très concrètement.

Pour chaque niveau d’alerte – en phase normale verte, puis en alerte jaune et rouge – on s’interroge : que fait-on à ce moment-là ? Quels sont les outils à disposition ? Comment réagit-on ? De combien de temps dispose-t-on ?
En fin de session, les stagiaires co-créent leurs propres fiches techniques avec les actions à mettre en place, pour une meilleure appropriation.

 

Une forte dimension expérientielle pour ancrer les apprentissages

 

L’époque de la formation 100% descendante est révolue. Le CEPRI et le bureau de recherche Environnons ont travaillé à intégrer des séquences d’animations interactives, avec des mises en situation, pour travailler sur la prise de conscience personnelle du risque :

  • Situer son logement sur une carte des zones inondables. Attention, c’est une activité à mener individuellement, et non collectivement pour ne pas mettre mal à l’aise les participants.
  • Travailler sur l’échelle de crue, avec des photos, des mesures…
  • Utiliser une maison de poupée immergée dans un aquarium pour se rendre compte, concrètement, de la vitesse de la montée du niveau de l’eau mais aussi de son évacuation (se réfugier au premier étage n’est plus une option quand on se rend compte qu’il faut compter parfois des jours pour que l’eau baisse), de l’électricité coupée, des meubles qui flottent…

Plus l’expérience est immersive, illustrative, palpable, plus l’éveil émotionnel est facilité.

 

Quels résultats pour cette formation au risque inondation ?

 

Des questionnaires et entretiens ont permis de caractériser la perception du risque avant et après la formation.
Avant la formation, on note :

  • Le risque est bien perçu, mais de manière globale, pas personnelle,
  • Alors qu’il y a un bon contrôle perçu du risque, les personnes interrogées n’ont que de vagues idées des actions à mettre en place concrètement en cas d’inondation,
  • Des réticences sur l’aspect « référent inondation » qui devait être confié aux agents à l’issue de la formation, un point qui a dû être travaillé en amont de la formation.

Après la formation, on relève :

  • Les stagiaires connaissent mieux leur situation personnelle : ils savent par exemple indiquer à quelle hauteur d’eau peut être exposé leur logement
  • Des comportements de mise en protection se mettent en place : consultation du DICRIM (document d’information sur les risques majeurs) par exemple
  • Une conscience du risque s’est opérée mais sans vécu émotionnel alarmiste : « ça nous a un peu chamboulé le premier jour, mais on sait y faire face »
  • Les participants ont communiqué les informations transmises lors de la formation en moyenne à une dizaine de personnes, un effet essaimage bien sûr positif.

Les apports de la psychologie environnementale

La psychologie environnementale est l’étude des interrelations entre l’individu et son environnement physique et social, dans ses dimensions spatiales et temporelles. Elle s’intéresse aux aspects individuels comme collectifs.

Dans le cadre de la formation sur le risque inondation, faire appel à la psychologie sociale a permis de proposer des contenus « profilés » qui touchent et s’ancrent plus directement auprès des destinataires. En effet, des entretiens conduits en amont de la formation avaient permis d’évaluer les connaissances du risque, analyser leur représentation et conscience du risque personnel, d’aborder les comportements associés. L’ingénierie, l’animation et le contenu a été adapté selon ces réponses pour « personnaliser » la formation et, de fait, la rendre plus efficiente. 

 

Un modèle pour faire évoluer les comportements

 

Parmi les outils liés au changement des comportements, Isabelle Richard choisit de présenter un modèle transthéorique éprouvé, issu de la psychologie de la santé, des addictions pour être exact. Elle décide de coupler ce modèle à celui des implémentations d’intentions de Gollwtizer. Aujourd’hui il est utilisé dans de nombreux domaines, notamment l’environnement, et Isabelle Richard en propose une utilisée plus ciblée et précise sur la gestion des risques ci-dessous.

Ce modèle présente le changement de comportement selon 5 phases, avec à chaque fois, l’action à mettre en place.

1. La pré-contemplentation

  • Définition : l’individu ne reconnaît pas ou ne perçoit pas le risque.
  • Action à mettre en place : Informer et convaincre.
  • Comment : en sensibilisant les personnes (informations, réunions…)

2. La contemplation

  • Définition : l’individu sait qu’il y a un problème, connaît le risque, mais perçoit mal ses conséquences pour lui. Il y a un défaut de personnalisation du risque. Il peut y avoir une volonté d’agir, mais sans savoir quand, comment…
  • Action à mettre en place : Lever les freins potentiels, comprendre ce qui empêche l’action
  • Comment : en questionnant, en donnant des exemples qui démontrent les bénéfices de la mise en œuvre du comportement attendu.

3. La planification

  • Définition : l’individu cherche à savoir comment organiser, planifier son action le jour d’un accident. C’est un moment crucial dit « d’implémentation de l’action » qui permet à l’individu de s’engager dans l’action.
  • Action à mettre en place : Organiser et dialoguer.
  • Comment : en donnant des consignes claires, en s’assurant que l’individu est destinataire des consignes, qu’il se les approprie et les intègre. En décidant d’un calendrier pour fixer les actions à accomplir et les étapes nécessaires pour y parvenir.

4. L’action

  • Définition : cette phase intervient en cas d’accident, l’individu met alors en œuvre son plan d’actions.
  • Action à mettre en place : Donner les moyens d’agir
  • Comment : en veillant à l’application des consignes concrètes, en s’assurant que les individus comprennent les risques qu’il y a à ne pas appliquer les consignes. En veillant à ce que l’alerte et les messages associés soient unanimes et clairs.

5. Le maintien

  • Définition : cette étape permet de pérenniser le comportement de protection après la crise.
  • Action à mettre en place : Accompagner et évaluer
  • Comment : en portant attention à comment a été vécu l’incident ou l’accident, en s’assurant qu’il ne reste pas un trop grand traumatisme, en accompagnant les individus pour renforcer leur capacité à faire face.

 

Des facteurs favorisent ou entravent le changement

 

Les éléments qui favorisent le changement :

  • La connaissance et l’information, sur le risque, les consignes… Reste la difficile question de comment diffuser l’information…
  • Le contrôle perçu : les individus qui se sentent en capacité d’agir et ont une idée claire des actions à mettre en place sont plus aptes à agir en cas de crise
  • Les motivations à se protéger et l’éveil émotionnel : une personne consciente du risque qui a touché du doigt ses conséquences potentielles pour elle et ses proches est plus apte à se protéger
  • L’expérience du risque : l’expérience est déterminante. Une « mise en situation » a beaucoup plus d’impact sur la perception du risque qu’une présentation descendante.
  • La co-construction des dispositifs de protection : c’est une, sinon la clé la plus importante. Il s’agit d’inclure des techniciens, des opérationnels, des chercheurs mais aussi et surtout des riverains, des associations, qui vivent avec ce risque. Non seulement l’ensemble des référents est autour de la table pour construire au mieux les dispositifs, mais ensuite chacun des participants diffuse les éléments au sein de sa catégorie d’acteurs. Cette démarche localisée confère crédibilité et légitimité.

 

Les résistances qui entravent le changement :

  • Une certaine méfiance voire défiance vis-à-vis des autorités : la crédibilité de la source est essentielle pour une bonne diffusion des messages de protection. Il est donc peut être important que ce soit des pairs ou autres qui diffusent les messages sur le sujet si des tensions préexistent avec les autorités.
  • L’invisibilité du risque : s’il y a une visibilité évidente de certaines nuisances (pollution, bruit…), il n’en va pas de même de certains risques industriels (explosion, incendie…)
  • L’inadaptation de certains outils : les repères de crue par exemple sont plus perçus comme une référence historique, une histoire qu’on raconte en se promenant, qu’une référence au danger des crues, les DICRIM sont peu connus et les réunions publiques trop peu peuplées.
  • La communication négative ou les injonctions : il est par exemple préférable de passer par le consentement des personnes à apprendre et découvrir les risques plutôt que par l’obligation de suivre une formation. Il est également préférable d’avoir des formulations positives dans son message.
  • Le manque de cohérence ou de localisation dans les messages : plus que des risques industriels en général, il s’agit d’évoquer les risques qui concernent directement les personnes.

 

Quelques pistes pour améliorer les outils de prévention des risques

La psychologie environnementale dresse quelques propositions pour améliorer les outils de prévention des risques :

  • Mettre les individus en connaissance mais aussi en capacité, ce qui consiste par exemple à former les personnes non pas sur les procédures mais sur les compétences et outils à mobiliser. A informer les populations non pas sur les risques industriels mais sur leur risque industriel, en le contextualisant, en la ramenant à sa réalité locale, concrète, matérielle.
  • Faire tester et expérimenter les risques, car l’être humain retient 10% de ce qu’il lit, 90% de ce qu’il fait ou expérimente. Rendre le danger visible, palpable, est une des meilleures façons de prévenir les risques.
  • Porter une attention particulière à qui diffuse le message, en questionnant idéalement le degré de confiance accordé localement aux diverses autorités et en définissant un « chemin » de la diffusion qui intègre ces résultats. Cela peut par exemple conduire à passer par les organisations syndicales dans les entreprises, l’élu local ou encore les associations locales pour les populations…
  • Veiller à favoriser au maximum l’éveil émotionnel des populations concernées par le risque
  • Favoriser la participation des destinataires des dispositifs (d’alerte, de protection…) à leur co-élaboration
  • Augmenter l’effort de transparence, il est important d’être clair et transparent, quitte à revenir sur une décision prise dans une phase d’incertitude au regard d’éléments nouveaux qu’il faudra aussi partager. L’adhésion des populations passe par la confiance, une autorité de la gestion de crise doit en être conscient et avoir une communication la plus sincère possible.
  • Faciliter la compréhension des messages, en tenant compte de la clarté du message, de la vulgarisation, de l’accessibilité technique, de l’accès aux malvoyants, des langues étrangères…

 

« Cet éclairage sur le comportement en situation de catastrophe et les pistes opérationnelles données pour améliorer les réactions et réflexes face au risque apportent des perspectives concrètes et pertinentes en matière de risques industriels. Replacer les populations au centre des dispositifs est une idée simple et a priori évidente, pourtant pas encore suffisamment intégrée dans les logiques de gestion de crise technologique. Pour les travaux de notre groupe d’échange, nous retenons aussi l’idée que chaque action doit être localisée, c’est-à-dire adaptée aux spécificités des différentes échelles territoriales et des différents acteurs qui les composent. » conclut Marc Sénant.

 

 

Groupe d'échange "Processus d'alerte et gestion de crise"

Le groupe d'échange, copiloté avec AMARIS, a été lancé fin 2020. Pour toute question, contactez Marc Sénant, pilote du groupe d'échange : marc.senant@icsi-eu.org
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