Risques industriels et territoire

Métropole Rouen Normandie : l’enjeu de retrouver des espaces de dialogue apaisé après Lubrizol

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Métropole Rouen Normandie : l’enjeu de retrouver des espaces de dialogue apaisé après Lubrizol Métropole Rouen Normandie : l’enjeu de retrouver des espaces de dialogue apaisé après Lubrizol

#7 - DOSSIER "Risques industriels et territoires : comment améliorer l'alerte aux populations et la participation citoyenne ?"

L’accident de 2019 sur le site de Lubrizol a brutalement réactivé la conscience du risque et la nécessité de mieux associer la population. Depuis, des actions ont été engagées, mais le sujet des risques industriels est sensible et complexe. Il reste beaucoup à faire pour que se retissent un dialogue et une confiance entre citoyens, entreprises à risques et autorités. Zoom sur les initiatives en cours et les discussions, animées, sur la Métropole Rouen Normandie.

Cet article est issu des échanges de la table ronde « Comment favoriser la participation citoyenne ? », organisée par l'Icsi et la Métropole Rouen Normandie, au Forum de la résilience, octobre 2021. Avec :

  • Charlotte Goujon, vice-présidente de la Métropole Rouen Normandie
  • Régis Saadi, président d’Upside Boucles de Rouen
  • Stéphane Simon, directeur des terminaux de Rouen - Rubis Terminal
  • Pierre-Emmanuel Brunet, association Rouen Respire
  • Christophe Holleville, Union des victimes de Lubrizol

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A Rouen, la Métropole s’engage en faveur du dialogue et de la concertation sur les risques industriels

Selon Charlotte Goujon, vice-présidente de la Métropole Rouen Normandie, il va être « essentiel de poser les bases d’un dialogue constructif entre toutes les parties prenantes, en temps de paix ». Et le challenge n’est pas simple tant les réalités sont multiples.

Le territoire compte en effet de nombreuses industries, aux activités et risques différents (explosion, gaz toxique, incendie…), dont 24 sites Seveso, 10 seuil bas et 14 seuil haut. La population également n’a pas un visage monolithique. Elle comprend des riverains directs des sites ou plus éloignés, intéressés ou non par les risques industriels, pouvant être tout à la fois salariés d’un site industriel, parents d’élèves, porteurs d’un engagement associatif… Les intérêts en jeu sont complexes, il sera important d’avoir une bonne représentation des acteurs en présence.

Côté métropole, des actions ont d’ores et déjà été engagées en faveur de la participation citoyenne. Un hackathon, lancé en 2020, a par exemple permis de faire émerger plusieurs projets. De la concertation avec les habitants sur le quartier Flaubert sont nées des propositions d’outils qui pourraient être déployés à plus grande échelle, comme la réalisation d’une cartographie des risques en temps réel. Un guide dédié aux risques industriels et naturels a été distribué dans les boîtes aux lettres. Et l’idée d’un dispositif de participation citoyenne, inspiré de la « conférence riveraine de Feyzin » est à l’étude.

Il nous faut trouver des espaces de dialogue qui puissent être apaisés mais où les choses peuvent se dire sans filtre.

Charlotte Goujon, vice-présidente de la Métropole Rouen Normandie

 

Une plateforme industrielle pour harmoniser la prévention et mieux communiquer sur les risques

Avec ses 71 communes, ses multiples sites industriels, la métropole doit également jongler avec 5 PPRT (Plans de Prévention des Risques Technologiques)… Elle soutient donc la création, en août 2021, d’Upside Boucles de Rouen (Union Pour la Synergie Industrielle et le Développement Economique). Cette association qui regroupe une quinzaine d’industriels du territoire s’est fixé pour objectifs de :

  • favoriser l’harmonisation des pratiques en matière de prévention entre acteurs industriels de divers domaines d’activités (chimie, activité portuaire, pharmacie, traitement des déchets… ),
  • mutualiser les retours d’expérience,
  • renforcer la transparence et l’information des industriels vers les habitants.

« L’association souhaite mettre en place une organisation pérenne pour travailler la culture de sécurité et qu’elle ne se dilue pas dans le temps. Avec les industriels, les élus locaux et toutes les parties prenantes, nous voulons travailler sur une information fiable et utile pour les habitants » commente Régis Saadi, président d’Upside. « Cela implique que les parties prenantes se connaissent – ce n’est pas le cas aujourd'hui –, se respectent et s'écoutent. Le plus gros challenge sera là. Nous voulons communiquer plus souvent, et plus positivement, sur des rapports d’entraînements, la mise en service de nouvelles installations, par exemple. L’idée est de plus informer sur nos activités, pour qu’elles soient mieux connues et comprises », ajoute Stéphane Simon, directeur des terminaux de Rouen, Rubis Terminal, et membre d’Upside.

 

Pour obtenir une culture de sécurité à la hauteur des attendus, il faut mettre en place une organisation pérenne.

Régis Saadi, président d'Upside Boucles de Rouen

 

 

Pour les associations, dialoguer, c’est bien, mais pas suffisant : il faut agir

Suite à l’accident de Lubrizol, des associations se créent, parmi lesquelles Rouen Respire, l’Union des Victimes de Lubrizol, l’association des sinistrés de Lubrizol. Si elles approuvent la nécessité de dialoguer et de mieux prévenir les risques, elles portent également d’autres revendications.

Christophe Holleville, de l’Union des victimes de Lubrizol, demande plus de transparence sur les études de danger liées à l’accident. Il souhaite également une évolution de la réglementation afin de contraindre les industries à respecter les demandes et mises en demeure de la DREAL. Selon lui, « la loi est ainsi faite qu’en cas d’infraction, les entreprises écopent d’une amende de 1500€, qui montent péniblement jusqu’à 15000€ parfois. C’est trop peu, tant que cela fonctionnera comme ça, on pourra se réunir autant de fois qu’on veut, le risque sera là ».

Pour Pierre-Emmanuel Brunet, porte-parole de l’association Rouen Respire, « les citoyens doivent pouvoir être informés à temps lors d’un accident ». Lors de l’incendie de Lubrizol, 70% de la population savait déjà qu’un accident industriel s’était produit quand la sirène a retenti*, l’alerte officielle est donc arrivée bien tardivement. Il demande aussi la médiatisation du « comité pour la transparence et le dialogue », une instance créée en octobre 2019 qui regroupe tous les acteurs concernés par les conséquences de l’incendie : « pour en faire un véritable lieu de débat, accessible à tous les concitoyens, et non un monologue comme c’est le cas aujourd’hui ».

Proposer des exercices de prévention, prendre en compte et mesurer les conséquences sur la santé, diversifier les outils de communication pour toucher le plus grand nombre… les idées sont nombreuses. Rouen Respire a ainsi créé un film d’animation en 2 mn, imageant les bons réflexes à avoir en cas de catastrophe industrielle.

* Source : étude réalisée par Eric Daudet, enseignant chercheur à l’Université de Rouen

Il faut donner les moyens aux citoyens, pas seulement pour débattre et dialoguer, mais pour agir, construire la sécurité.

Pierre-Emmanuel Brunet, association Rouen Respire

 

 

De la nécessaire construction de la culture de sécurité en temps de paix

Lors de cette table ronde, si les échanges furent riches, ils montraient également la tension autour de questions qui restent parfois sans réponse. Marie Atinault, Vice-présidente en charge des transitions et innovations écologiques de la Métropole Rouen Normandie, concluait ainsi : « Ce sujet est extrêmement sensible. En vous écoutant, j’avais l’impression qu’on se retrouvait en septembre 2019 au lendemain d’un traumatisme qui nous a profondément marqué. Et il faut accepter cette colère qui ressort, car deux ans, c’est très court. Je pense qu’il faut que chacun s’entende. Il faut s’accepter les uns les autres et à un moment faire le deuil de ce qui s’est passé. Cela ne veut pas dire qu’il faut le mettre sous un tapis et l’oublier, mais les choses se sont produites, et ça on ne peut pas le réparer. En revanche, on peut tout mettre en œuvre pour éviter que cette situation se reproduise à nouveau et si par malheur elle devait se reproduire, qu’on soit tous en capacité immédiate de réagir. Il faut accepter de s’envoyer autre chose que de l’invective, de l’accusation, de la crispation… sinon on se retrouvera avec les mêmes acteurs, aussi passionnés soient-ils, sans avoir fait un pas ».

Gageons que les réflexions menées pour instaurer un dispositif de participation citoyenne au périmètre de la métropole apportent leur pierre à l’édifice de ce nécessaire débat.

Guide pratique risques naturels et technologiques

Nous vous invitons à lire le « Guide des risques naturels et technologiques » édité par la Métropole Rouen Normandie. Un livret de 16 pages avec la carte précise des communes et des risques liés, un quiz pour les enfants, un récapitulatif des consignes de sécurité…

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