AO REX: Projet CRISTO

Imprimer cette page

Résumé du projet

Intitulé du projet

Retour d’expérience et sécurité industrielle : Dynamiques d’apprentissage dans des systèmes industriels en réseau

Mots-clés

Risques industriels – apprentissage  – changement organisationnel – systèmes industriels en réseau – action collective - sociologie – ergonomie

Responsables Scientifiques

Céline Cholez, Maître de conférence, CRISTO, UMR 5061, Domaine universitaire, rue des résidences, BP47 38040 Grenoble cedex 9

Thomas Reverdy, Maître de conférence, CRISTO, UMR 5061, Domaine universitaire, rue des résidences, BP47 38040 Grenoble cedex 9

Résumé de la recherche proposée

Cette proposition de recherche s’intéresse aux pratiques de retour d’expérience propres aux risques industriels dans des activités dispersées entre acteurs économiques distincts ou dans des collectifs de travail «flexibles». Dans cet objectif, elle propose de discuter la notion de «retour d’expérience» et d’étendre cette notion, habituellement limitée à des dispositifs et des démarches précises, à l’ensemble des activités réflexives des acteurs sur leur propre expérience des situations à risque. Nous pensons que les nouvelles «organisations en réseau» fragilisent les différentes formes d’apprentissages, qu’elles soient fondées sur les instruments de gestion ou sur les collectifs.

Notre proposition de recherche s’appuiera principalement sur un travail de terrain (recherche-intervention) réalisé par un étudiant en convention CIFRE. L’ergonomie et la sociologie du travail et des organisations seront mobilisées pour étudier ces «dynamiques d’apprentissage». Le terrain pourrait être choisi dans le domaine de la logistique (manutention, stockage, transport) où l’on rencontre des activités dispersées, déléguées à des acteurs multiples, où le retour d’expérience peut-être difficile. 


Descriptif Scientifique

Cadre scientifique

La production et la circulation des savoirs sont au cœur des stratégies des entreprises depuis une quinzaine d’année. Les nouveaux modèles productifs (Veltz, Zarifian, 1993) reposeraient d’avantage sur la recherche, non plus de la “bonne“ organisation (planifiée d’en haut et définie une fois pour toute), mais d’une organisation capable de s’interroger sur ses pratiques, d’apprendre de ses erreurs et de se corriger. Cette réflexion s’est répandue dans de nombreux domaines de l’entreprise, particulièrement dans celui des risques (risques industriels, risques professionnels) où les expériences passées peuvent être considérées comme des ressources à partir desquels bâtir des plans d’amélioration et de prévention.

Cette capacité d’ « apprentissage » des organisations a fait l’objet de nombreuses recherches qui ont chacune porté leur attention sur des processus particuliers. On peut distinguer plusieurs ensembles de travaux : un premier ensemble souligne le rôle fondamental des instruments et des dispositifs de gestion dans l’apprentissage. En effet, ceux-ci facilitent la production des connaissances sur l’activité, l’évaluation de cette activité, la recherche des améliorations, la production de prescriptions, et peuvent jouer un rôle structurant pour l’activité. Ces travaux s’intéressent aux relations complexes et étroites entre l’instrumentation de l’action, la production de connaissances, et la transformation des pratiques de travail et des structures organisationnelles  (Hatchuel, 1997 ; Moisdon, 1996 ; De Terssac, Friedberg, 1997).  

Un deuxième ensemble s’intéresse plutôt aux dynamiques d’apprentissages propres aux collectifs de travail, et conduit souvent à relativiser la portée des dispositifs managériaux. Des recherche en sociologie montrent que le recueil, le traitement et la diffusion des connaissances n’est pas chose si aisée. La formalisation de savoirs tacites, la déconnexion entre savoir et action, la traduction dans des langages et des cadres d’action différents posent problème. Les pratiques de « retour d’expérience » s’inscrivent dans des systèmes d’action concrets, des cultures locales, des identités professionnelles, tout autant qu’elles contribuent à les transformer. Plus particulièrement à propos des accidents du travail, Nicolas Dodier (1994) montre bien comment les reconstitutions menées par les acteurs de la prévention révèlent ces jeux d’acteurs, les déplacent ou les cristallisent. On trouve des conclusions similaires dans les travaux de recherche en ergonomie, qui établissent un constat d’échec de pratiques de retours d’expérience. C’est par exemple le cas d’analyses des accidents de travail qui en restent à une compréhension superficielle du contexte social et organisationnel (Amalberti, 1996) et qui aboutissent souvent à un renforcement des procédures de sécurité et des dispositifs d’alerte. Selon ces travaux, il y aurait beaucoup à apprendre des pratiques informelles des collectifs de travail qui contribuent à la régulation des aléas et des dysfonctionnements : dans des contextes favorables, les opérateurs échangent sur leur expérience de gestion des risques, sur l’apprentissage du métier (Clot, 1995) sur le fonctionnement du travail collectif face aux risques (De la Garza, Weill-Fassina, 1995). Il s’agit de voies à explorer qui dépassent la formation aux outils de retour d’expérience (arbre des causes, analyse des erreurs, etc.) et la recherche d’une bonne pratique de REX. 

Face à la diversité des formes et des outils mobilisés par les retours d’expérience, il s’agirait de s’interroger sur la définition même du retour d’expérience, pour lui donner un contour plus innovant que les démarches d’analyse des causes. Pour saisir les pratiques des entreprises en matière de prévention des risques industriels, il convient de développer une approche qui s’enracine dans le fonctionnement réel de l’organisation, en particulier les pratiques d’apprentissage existantes ; une approche qui décrypte les retours d’expérience à partir des pratiques concrètes des acteurs, de la manière dont ils créent, se saisissent mais aussi sont guidés par des outils et dispositifs, à partir des modes formels et informels d’élaboration et de circulation des connaissances. Le contexte organisationnel et social dans lequel ces pratiques se développent joue un rôle particulièrement important.  

Il nous semble enfin que nos interrogations sur la contribution des dispositifs de gestion et des dynamiques collectives, à ces « apprentissages organisationnels », sont d’autant plus d’actualité que les activités à risque (comme les autres activités industrielles) connaissent aujourd’hui une certaine fragilisation des collectifs de travail ainsi qu’un éclatement des structures organisationnelles, liés au recourt croissant à l’intérim et à la sous-traitance (Boltanski, 1999). La gestion collective du risque, y compris les dynamiques d’apprentissages et de « retour d’expérience », est-elle compatible avec une dispersion des tâches et des acteurs entre des organisations différentes ou des statuts disparates ? Quels instruments, quels démarches les organisations en réseau inventent-elles pour assurer cette gestion du risques et ces retours d’expérience? Là aussi, y a-t-il des pratiques informelles, même au sein de ces collectifs précaires, qui participent à la prévention des risques ?   

Un terrain possible d’une telle investigation pourrait être constitué par le processus logistique. S’y déploient des conditions de production qui interrogent les capacités à produire du retour  d’expérience : une coordination d’acteurs aux cultures organisationnelles et professionnelles différentes, un fonctionnement en flux tendus impliquant une exacerbation de contraintes, des relations entre le client et son prestataire logistique souvent inégales et encore à construire, des organisations de travail relativement flexibles, une gestion de la main d’œuvre reposant souvent sur l’intérim, des phénomènes de sous-traitance en cascade, une méfiance et une méconnaissance à l’égard d’une réglementation régulièrement renouvelée. Comment les expériences en matière d’accidents ou de quasi accidents sont partagées entre les différents acteurs d’un processus logistique ? Comment circulent les informations nécessaires sur la nature des produits stockés, transportés et leurs modes de traitement ? Par quels dispositifs sont traités les risques ? Le management des processus intègre-t-il cette question (partage et développement de compétences, organisation du travail) ?


Méthodologie

Notre proposition de travail s’appuie principalement sur l’engagement dans une démarche de thèse de terrain d’une de nos étudiantes, jeune diplômée ingénieur de l’École nationale supérieure de Génie industriel, ENSGI-INPG. Le cadre institutionnel d’une convention CIFRE pour réaliser cette recherche est favorable à la réalisation d’une telle recherche. Si une analyse des bases de données sur les accidents du ministère de l’industrie ou des syndicats professionnels du secteur nous semble nécessaire, le cœur de la recherche que nous proposons s’attachera à saisir les pratiques de retour d’expérience “de l’intérieur“ du système industriel à partir d’un questionnement co-construit avec la ou les entreprises d’accueil.

En étant partie prenante des pratiques et des interrogations de son employeur, ce travail de thèse devra particulièrement s’attacher à analyser : 

Dit en d’autres termes, c’est bien dans une démarche de type recherche-intervention que nous proposons que soit mené ce travail. Parce qu’il bouscule, révèle, réveille les logiques d’action il requiert la participation des acteurs tout en offrant l’opportunité d’une reconstitution collective. D’où notre intérêt pour le temps proposé par le commanditaire d’une pré-étude afin de caler avec le ou les futurs partenaires industriels le cadre du dispositif de compréhension et d’amélioration des retours d’expérience.

L’équipe des chercheurs-enseignants, constituée de sociologues et d’ergonomes membres du CRISTO et de l’IETL, qui encadrera la doctorante garantira tout à la fois l’ouverture disciplinaire du sujet et la rigueur de la démarche. Elle contribuera en outre à la réflexion sur le retour d’expérience par des enquêtes qualitatives (de type recherche-intervention et par entretiens semi-directifs) menées sur des terrains industriels pertinents au regard de l’étude (dans le cadre de cet appel à proposition et à définir au cours de la pré-étude ainsi que dans le cadre d’autres recherches financées par ailleurs).

Références théoriques

Travaux antérieurs de l’équipe

Le laboratoire CRISTO est une UMR-CNRS de sociologie industrielle et de sociologie économique dont les recherches sont essentiellement de nature qualitative : ethnographie, observation-participante, recherche-intervention, entretiens. Le CRISTO enquête principalement sur les organisations de travail (industrie, hôpital, services publiques, organismes de recherches) et sur les marchés de l'emploi, des services et des biens innovants. Nous nous intéressons en particulier aux dynamiques d'innovation et de transformation.

En matière d’analyse des dispositifs de partage des connaissances en situation d’activité industrielle distribuée, l’équipe a accumulé de l’expérience en abordant différents objets de recherche : la prévention intégrée (Guffond et Leconte, 1995), la gestion environnementale (Reverdy, 2000), les réseaux d’entreprises (Mariotti et alii, 2001), la logistique de chantier (Guffond et Leconte, 2001), la politique de l’eau (Reverdy, 2003), etc. Plusieurs de ces travaux ont été menées dans un cadre de recherche-intervention. D’autres recherches autour de thématiques semblables sont en cours, voire sur le point d’être achevées. Ainsi : une étude sur l’outil « Bonnes pratiques » déployé dans différentes organisations (Berrah, Caroly, Cliville, Cholez, Maire, Pillet, 2005) ; une recherche-action sur l’évaluation des interventions en matière de prévention des risques de troubles musculo-squelettiques (Caroly, 2005) ; une étude sur la perception et la gestion des risques d’incendie dans les tunnels routiers (Kouabenan, Caroly, Gandit, 2005) ; enfin une recherche sur l’élaboration d’organisations logistiques. 

Publications scientifiques