Résumé du projet
Intitulé du projet
Principes méthodologiques pour l’explicitation et la formalisation des modèles de sécurité
Mots-clés
Sécurité, Modèle, Barrières, Défenses
Responsables Scientifiques
Jean Pariès
Dédale SA
15 place de la Nation 75012 PARIS
jparies@dedale.net
Résumé de la recherche proposée
A partir
de l’analyse de différentes formalisations des principes ou hypothèses
de sécurité, la recherche visera à définir des règles de représentation
et une méthodologie de construction des modèles de sécurité applicables
aux systèmes socio-techniques complexes.
Descriptif Scientifique
Dans son acception la plus répandue, le retour d’expérience est
présenté comme un processus « bottom up » : il part des faits
–les incidents et les accidents- et cherche à en déduire un repérage
des risques et une définition des actions correctrices adaptées. Quand
on est dans un domaine (ex sécurité routière) où l’on a à faire à une
fréquence élevée d’accident (des dizaines de milliers d’accidents par
an), on pourrait en théorie se contenter d’une démarche purement
statistique (épidémiologique) : on n’a pas besoin d’une compréhension
fine des effets de l’alcool (ou de la météo, du type de route, etc.)
pour constater ses effets, le rapprochement des fréquences d’accident
constatées avec les taux d’alcoolémie suffira à indiquer un lien.
Encore faut-il relever le paramètre « taux d’alcoolémie », ce qui
suppose au moins une intuition des facteurs de risque potentiels. Mais
si ce n’est pas un paramètre de la situation pertinent pour la
sécurité, les statistiques le diront (pour autant qu’on s’en donne les
moyens).
Quand on est dans un domaine comme l’aviation, où les accidents son
rares (quelques dizaines par an), la base d’événements accidentels ne
peut plus être rapprochée, avec une quelconque valeur statistique, des
valeurs prises par les différents paramètres de la situation jugés
potentiellement pertinents. On peut alors reporter les efforts sur les
événements à plus faible gravité et plus haute fréquence, c'est-à-dire
les incidents. Mais on a besoin pour comprendre leur lien à l’accident,
leur caractère précurseur, d’un modèle de causalité commun entre
incidents et accident. On peut aussi procéder à une analyse
individuelle de chaque accident, ce qu’on fait là aussi en en
recherchant les « causes » qui « expliquent » l’accident. Dans les deux
cas, comme dans tout processus d’explication, et comme en sciences, on
a besoin d’un modèle du phénomène qu’on analyse, et le résultat dépend
entièrement du modèle que l’on mobilise.
Il faut d’abord expliquer l’événement dans le monde physique. Par exemple :
Il est 6H du matin, il fait nuit, il
pleut, la chaussée étroite et à double sens, revêtue de macadam sombre
et dépourvue de marquage, est mouillée et rendue plus glissante par une
activité agricole salissante, le vent souffle en rafales de la droite,
en plein travers. Une voiture récemment acceptée au contrôle technique,
dont les pneus sont à la limite de l’usure réglementaire, suit, à la
distance de 50 mètres, un camion chargé de cartons de couleur sombre
qui roule 15km/h au dessus de la vitesse maximum réglementaire. Le
conducteur de la voiture a mal dormi, il fume une cigarette pour se
réveiller, sa vue est imparfaitement corrigée, il écoute la radio avec
attention car il attend le résultat du match de foot dans lequel jouait
son fils. Les balais d’essuie-glace sont un peu usés et laissent une
ride de pluie en milieu de champ de vision. Un carton mal arrimé
se détache du chargement du camion sur le côté droit, tombe et rebondit
sur la chaussée, une rafale de vent le pousse vers le milieu de la
voie, le conducteur voit l’objet tardivement, freine brutalement par
réflexe et donne un coup de volant violent à gauche pour l’éviter, perd
le contrôle de l’embardée et percute un véhicule venant en sens
inverse, dont les feux de croisement sont totalement déréglés. Etc..
Quelles sont les causes de cet accident ? Dans le monde physique, une
grande majorité des éléments mentionnés ci-dessus ont contribué à «
construire » l’accident, y compris la couleur sombre du macadam et de
l’objet qui chute, l’écoute de la radio ou la cigarette. Et dans le «
monde de la sécurité », que retiendra l’analyste comme cause(s) de
l’accident ? Sans doute pas la couleur de la route, ni celle du
chargement, ni même la rafale de vent. La vitesse excessive ? Les
mauvaises conditions de visibilité ? L’adhérence précaire ? L‘usure des
pneus ? La distraction du conducteur ? Sa fatigue ? Son incompétence à
piloter un évitement ? Le mauvais arrimage du chargement ? Sans doute,
peut-être, peut-être pas… Pour certains éléments, la réponse sera
claire et assurée, pour d’autres elle sera hésitante et variable d’un
analyste à l’autre. Quelle est donc la logique de tri qui permet de
passer de l’ensemble des facteurs contributifs à l’accident dans le
monde réel (physique) au sous-ensemble pertinent pour la réflexion de
sécurité ? L’analyste retiendra les éléments sur lesquels la gestion du
risque est censée avoir prise, ou pourrait utilement agir. De fait, ce
filtrage se fait donc en référence implicite au « modèle de sécurité »
que l’analyste a en tête, c'est-à-dire par rapport à ce qui, selon lui,
aurait dû exister, se passer dans un monde bien fait en matière de
sécurité. Mais ce filtrage pose plusieurs problèmes :
- Cette étape du raisonnement n’est jamais clairement identifiée :
l’analyse « en sécurité » n’est pas suffisamment distinguée de
l’analyse « en réalité ». On mélange causes physiques et défaillances
du système de sécurité ;
- Seulement une partie du « modèle de sécurité » est explicitement
formalisée (sous forme de règles de principes de conception, etc..). Un
grosse partie reste implicite et floue, ce qui a plusieurs conséquences
négatives :
- Chaque analyste en a sa propre version, largement influencée
par son domaine de compétence et son expérience personnelle, d’où la
variabilité des jugements
- On distingue mal ce qui est une hypothèse du modèle de sécurité
(par exemple l’hypothèse « le chargement d’un camion ne se répandra pas
sur la chaussée »), mise en échec dans un événement donné, et ce qui
est absent du modèle de sécurité (on a oublié de se poser la question
de ce qui se passerait si… et de prévoir des mesures de prévention
appropriées).
- Ce qui n’est pas explicite n’est pas falsifiable par
l’expérience : on n’est pas en mesure de se rendre compte que le modèle
de sécurité contient des hypothèses qui sont presque toujours en échec
Finalement, on perd de vue le caractère hypothétique du modèle de
sécurité, qui est le cadre de lecture qui fait sens à partir de
l’événement. Et on oublie en conséquence que le résultat des analyses
est autant un miroir des modèles mentaux des analystes en matière de
sécurité que le reflet d’une causalité objective. On dit : « 80% des
événements sont dus à une erreur de l’opérateur » au lieu de dire «
dans 80% des analyses d’événements, nous avons jugé que l’erreur de
l’opérateur était un élément de causalité ». On perd en conséquence la
capacité de se rendre compte qu’on a eu, éventuellement, tort de voir
les choses comme ça.
Ce caractère largement implicite, invisible, et dépendant de la
subjectivité individuelle des analystes, du cadre d’interprétation des
événements constitue aujourd’hui une faiblesse majeure du REX. C’est
pourquoi il paraît justifié d’en rechercher des modalités de
renforcement. Et si on réussit à faire cela, ce qu’on obtient est
beaucoup plus que la correction d’une faiblesse dans l’approche
actuelle du retour d’expérience. Plus les accidents deviennent
exceptionnels, plus on travaille à partir d’événements situés « loin »
de l’accident, et plus on a besoin d’un modèle analytique du
fonctionnement en sécurité du système. La disponibilité d’un modèle
explicite des principes de sécurité supposés protéger un système ouvre
la voie à de nouvelles modalités de gestion du risque, beaucoup plus
analytiques et anticipatrices, d’autant plus nécessaires que le niveau
de sécurité s’élève.
Dans cette perspective, l’équipe de Dédale a mené depuis 1997 plusieurs
projets en collaboration successive avec la DGAC, Airbus, Eurocontrol,
et des organismes de maintenance aéronautique (KLM, Corsair, Adria
Airways) dans le cadre du projet ADAMS II (5° PCRD).
On a cherché à rendre explicite le modèle de sécurité de la façon
suivante: à partir d’une analyse fonctionnelle de la sécurité du
système, on liste les macro-scénarios accidentels (toutes les façons de
perdre les grandes fonctions de sécurité), et pour chacun d’eux on
repère par discussion d’experts les principes ou mécanismes
protecteurs supposés être en place (règles, normes, doctrines,
comportements attendus, capacités supposées des opérateurs, etc.). On
part des conditions dans le monde physique (ex : l’avion doit rester
dans les limites de la piste) et on décompose chaque condition en
couches successives de conditions nécessaires (ex l’avion doit être
contrôlable, être utilisé dans son domaine de limitations, conformément
aux procédures opérationnelles,etc.. Pour être contrôlable il doit être
bien conçu, bien entretenu, etc..). On articule ainsi l’ensemble
de ces principes sous forme d’une architecture logique supportée par un
logiciel. En mémorisant alors, pour chaque incident rapporté, le
comportement réel des protections supposées, on obtient peu à peu une
cartographie de la «santé » des principes de sécurité telle que
la révèle le retour d’expérience. On en déduit les meilleures
stratégies de fiabilisation.
Après un effort de recherche appliqué mené en liaison étroite avec
l’industrie et représentant plusieurs années-homme, on a pu démontrer
le potentiel de la démarche, mais également en repérer les difficultés
principales. En particulier la construction de l’architecture de
sécurité reste un processus basé sur l’extraction d’expertise et
le jugement d’experts, et il nécessite un savoir-faire difficilement
exprimable et transmissible. L’une des raisons en est la pauvreté des
référentiels conceptuels disponibles sur les notions de principe de
sécurité, défenses, barrières et autres mécanismes qui font et fondent
la sécurité d’un système.
Le but de la recherche sera d’enrichir la compréhension de la notion de
« modèle de sécurité ». En comparant la façon dont a été construit le
modèle de sécurité dans les travaux évoqués ci-dessus sur les
trois domaines abordés (conception de l’avion, entretien de l’avion,
contrôle de la circulation aérienne), on dégagera les invariants et on
posera des hypothèses générales concernant la taxonomie, la hiérarchie
et l’assemblage logique des principes de sécurité. Le chercheur
procédera également à des entretiens avec des auteurs et concepteurs de
réglementation de sécurité, des certificateurs, des spécialistes des
études de sécurité. Il en déduira des règles d’architecture et une
méthodologie de construction des modèles de sécurité.
Il testera et raffinera ces règles dans le cadre d’un travail
d’application sur un nouveau terrain, a priori les opérations aériennes
en compagnie, en partenariat avec Air France qui a donné son accord de
principe en la personne de Laurent Barthélémy, Directeur de la Qualité.
Le chercheur y animera en collaboration avec un consultant de
Dédale un groupe d’experts de la sécurité des vols, pour leur faire
construire le modèle de sécurité associé à un aspect du risque aérien
suivant la méthode qu’il aura explicitée. Le choix du domaine de risque
(exemple collisions au sol) sera fait en étroite collaboration avec la
compagnie. On choisira un domaine ou le besoin de progrès est
perçu comme fort, et l’apport du retour d’expérience actuel considéré
comme perfectible.
Travaux antérieurs de l’équipe
René Amalberti a conduit ou dirigé de nombreux travaux dans le
domaine du retour d’expérience, notamment dans le monde aéronautique et
le monde médical.
Erik Hollnagel est un expert de notoriété mondiale sur les questions de
fiabilité humaine et vient de publier un livre sur la modélisation et
l’analyse des accidents.
Kyla Steele a effectué dans le cadre de son master une recherche sur
l’organisation, les compétences et l’efficacité du système de retour
d’expérience aéronautique suédois, et écrit des recommandations de
réorganisation.
J. Paries a été directeur adjoint du bureau enquêtes accidents de
l’aviation civile française, et a notamment dirigé méthodologiquement
l’enquête sur l’accident du Mont Saint-Odile (1992) en tant que
Rapporteur Général de la Commission d’Enquête. Il a participé à
l’évolution des standards OACI (Organisation de l’Aviation Civile
Internationale) et Européens en matière de méthodes d’analyses
d’accidents et d’incidents. Il a mené depuis 1997 plusieurs recherches
et projets sur l’amélioration du retour d’expérience en collaboration
successive avec la DGAC, Airbus, Eurocontrol, et le projet ADAMS II (5°
PCRD), et plus récemment dans le domaine hospitalier. Les travaux ne
sont pas publiés.
Corinne Bieder est ingénieur fiabiliste et ergonome. Elle est
co-concepteur de la méthode MERMOS pour l’évaluation de la sûreté de la
conduite accidentelle des centrales nucléaires. La méthode MERMOS est
une méthode d'évaluation de la fiabilité humaine de deuxième génération
prenant en compte les aspects systémique et dynamique de la conduite
accidentelle. Corinne Bieder a également mené depuis 1997 plusieurs
projets sur l’amélioration du retour d’expérience en collaboration
successive avec la DGAC, Airbus, Eurocontrol, et le projet ADAMS II (5°
PCRD). Les travaux ne sont pas publiés.
Les principales publications de l’équipe, hors direction de thèse, sur le domaine sont les suivantes
- Hollnagel, E. (1993). Human reliability analysis: Context and
control. London: Academic Press. (Japanese translation, 1996. Tokyo:
Kaibundo.)
- Hollnagel, E. (1998). CREAM - Cognitive Reliability and Error Analysis Method. London: Elsevier.
- Hollnagel, E. (2004). Barrier analysis & accident prevention.
- Paries, J (1998) . ‘A multilayer model for operational incident
reporting systems’. Communication to the 4th Australian Aviation
Psychology Symposium. Manly, Australia.
- Pariès, J. (1999) ‘Le retour d’expérience dans l’aéronautique :
l’exemple d’une enquête-accident’ in Actes du Séminaire ‘Retours
d’expérience, apprentissages et vigilance organisationnels. Approches
croisées’ ; Actes de la 4° séance, 21 janvier 1999. CNRS PARIS.
- Pariès, J. (1999) "Shift in aviation safety paradigm is key to
future success in reducing air accidents ". Présentation au Symposium
Régional OACI sur les Facteurs Humains et la Sécurité Aérienne,
Santiago du Chili. ICAO Journal vol 54, N°5. Montréal.
- Paries, J. A Merritt (1999) . ‘Development of a
Methodology for Advanced Operational Incident Reporting and
Analysis systems’. Final Report, DGAC Research 96/01 Lot 7.
- Pariès, J. (2000) ‘Méthodologie pour les Systèmes de Rapport et
d’Analyse d’Incidents Opérationnels’. Actes du 12° Colloque de la
Sûreté de Fonctionnement. Montpellier, 28-30 mars 2000.
- Pariès, J. Bieder, C. (2001) « Réflexion autour de la
notion de signaux faibles en retour d’expérience: esquisse d’une
méthode de traitement en aéronautique » Communication au Séminaire CNRS
Risques de défaillances et leurs traitement par les organisations »
- Paries, J. Bieder, C. (2003) A Complementary Approach to
Support Risk Management and Decision-Making; Communication to the 6th
Australian Aviation Psychology Symposium. Sydney, Australia.